Il y a un détail que l'on oublie toujours à propos de Peau noire, masques blancs : son auteur avait 27 ans. Ce n'est pas le livre d'un vieux maître — c'est celui d'un étudiant en psychiatrie, martiniquais à Lyon, qui décrit ce qu'il vit pendant qu'il le vit.
C'est pour cela que le livre n'a pas vieilli. Fanon n'y théorise pas de loin ; il raconte de l'intérieur ce que le regard des autres fait à celui qui le reçoit — comment on finit par se voir à travers des yeux qui ne sont pas les siens, et comment on s'en libère. Quiconque a grandi entre deux mondes reconnaît ces pages avant même de les comprendre.
Trois idées à emporter. D'abord, le masque : jouer le rôle que l'autre attend coûte plus cher que tous les racismes frontaux, parce qu'on finit par confondre le rôle et soi. Ensuite, la langue : parler, c'est exister pour l'autre — et c'est pourquoi la maîtrise des mots est une question de liberté, pas d'élégance. Enfin, la sortie : Fanon refuse autant la nostalgie d'un passé idéalisé que l'imitation du modèle dominant. Sa dernière phrase est une prière : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »
Faire de soi quelqu'un qui interroge : difficile de mieux résumer ce qu'un campus devrait produire. C'est pourquoi Fanon figure aux fondations de notre Bibliothèque — à lire comme une conversation avec quelqu'un de votre âge, pas comme un monument.


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